Face aux attentats, le secours des émotions.

Voici un texte que j’ai soumis au public présent jeudi 19 novembre lors de la soirée consacrée aux attentats du vendredi 13 octobre. Texte évidemment dédié aux victimes, à leurs proches.

Depuis vendredi soir, nous sommes passés par tant d’émotions. Il ne faut pas les renier, les refouler, elles doivent s’exprimer, être partagées pour nous libérer un peu d’une tension insoutenable, et c’est un des objets de cette soirée. Il faut savoir les accueillir, les évaluer, les transformer en outils d’une action ou d’une pensée positives. Je voudrais aborder avec vous deux d’entre elles : la peur et la colère.

La peur : « Elle n’évite pas le danger » selon un dicton que j’emploie volontiers. Il faut être exact : c’est une pulsion vitale. Elle a un rôle instinctif qui nous met sur nos gardes, appellent notre vigilance, elle est absolument essentielle à la survie de toute espèce, y compris celle humaine. Donc, à propos, elle peut éviter le danger.

Qui prétend n’avoir pas peur est insensible, inconscient. Non seulement nous avons donc le droit d’avoir peur mais c’est elle qui produit le courage, capable de la dépasser. Car il ne faut pas l’entretenir au point qu’elle dure, qu’elle devienne le moteur qui nous fait agir, comme le souligne le dicton. Elle doit nous donner ce courage si particulier de regarder les choses en face, de chercher à comprendre pour éviter que le danger se présente à nouveau « sans prévenir ».

La colère : elle résulte d’un état de mal-aise, d’une pression extérieure, le stress, tout à coup intolérable et qui nous amène à chercher avec vigueur à l’extérieur la source de ce mal-aise. On ne doit pas négliger tout ce que ce mal-aise peut devoir à soi-même, pour que cette recherche soit véritable, utile. Contre-exemple, la colère raciste qui prend racine dans l’incertitude de soi, le sentiment de n’être rien, d’être rabaissé, la peur de voir son propre espace intérieur et extérieur envahi par l’Autre, transformant la perception des choses.

La colère des moments que nous vivons, elle existe sous cette forme, on l’a vu se manifester. Elle s’incarne aussi dans le sentiment d’absurdité d’un tel drame. En rester là, à nouveau, c’est renoncer à comprendre : il faut démêler tous les fils de l’écheveau qui a produit une telle situation. Au-delà des parcours individuels, il y a des causes collectives :

politiques, diplomatiques, autour de conflits au Proche ou au Moyen-Orient, gérés par les puissances occidentales selon leurs intérêts économiques, en priorité; autour d’équilibres mondiaux réglés selon les ressources et la finance;

-des causes économiques, de fait, issues d’un système générateur de misères diverses, donc de désertion de soi au profit de programmes de pensée et d’action tout faits, sécurisants pour soi, terrifiants pour les autres; ce système, capitaliste basé sur la finance, coupée des réalités de ce monde, dont on veut absolument nous faire croire qu’il est le seul possible.

Il faut bien parler politique, puisque c’est elle qui peut et doit – devrait? – agir sur ces causes. Nous, EELV, sur Melun, avons défendu, avec des citoyens et d’autres formations selon les échéances, des idées et des actions en faveur d’une reprise en main citoyenne de l’action politique, car nous misons sur la réhabilitation de l’humain dans ce qu’il a, au fond, de plus sacré – il n’y a pas d’autre terme pour dire le caractère intangible de la vie humaine, partagé universellement, quoiqu’en disent certains. Nous l’avons fait sur la base d’un constat auquel ces tragiques évènements peuvent donner un relief particulier, et son sens du réel, si on veut vraiment s’interroger.

Les réponses apportées par notre président et son gouvernement sont sans doute, pour partie, pertinentes. Il faut une présence policière, sinon militaire, des agents de service publics proches, donc privilégier la police de proximité plutôt que le fonctionnement actuel qui fait de la présence intermittente de la police, par des rondes, non pas un élément de confort mais un outil de défiance, voire de défi.

Certain – Nicolas Sarkozy, pour ne pas le nommer – crie à l’insécurité, alors que c’est lui qui a défait naguère cet outil de familiarité entre police et population des quartiers, en le remplaçant par celui existant. Le gouvernement actuel n’a pas moins souscrit au démantèlement des services publics, y compris dans l’Education nationale, ferment de notre vivre-ensemble.

Je ne vais pas plus loin, parce qu’on aura tôt fait de me taxer de récupération politique. Ce que je peux comprendre, car nous avons malheureusement vu, ces derniers jours, qu’elle a déjà reparu. Qui le souhaite pourra toujours se reporter à ce que nous, écologistes et citoyens, avons proposé ces derniers temps sur l’agglomération, sur ce site ou ailleurs. Je voudrais plutôt finir en ouvrant une plus large perspective.

La peur et la colère, les terroristes les ont certainement ressenties, et nous avons tout lieu de croire qu’elles ont nourri leur convictions, leur détermination, et leur action. Pour que ces émotions soient constructives, nous devons, évidemment, renoncer tout à la fois à répliquer sur le même ton et à organiser une répression qui affecterait plus le reste de la population que les véritables responsables – lesquels auraient, dans un cas comme dans l’autre, finalement triomphé.

Nous devons donc répondre – et des initiatives montrent déjà cette voie – tolérance, démocratie, ouverture vers l’autre, amour, bienveillance, sentiment d’appartenance à une humanité solidaire, que ses éléments le veuillent ou non. La conclusion de Cécile Duflot lors de son intervention au Congrès, je la fait mienne : « notre démocratie est leur cible, elle sera notre arme ».

J’en finis avec ce qui a été autrefois proposé comme réponse à ce qui semblait un outrage.

C’est une parole attribuée à Jésus-Christ, comme réponse à la méchanceté. « Si quelqu’un te frappe la joue droite, tends-lui aussi la joue gauche ». Elle ne dit pas autre chose que ce que je viens de dire. Il ne s’agit pas de se laisser systématiquement humilier, comme beaucoup le croient, mais, au besoin en s’interrogeant sur le bien-fondé de ce qui, en nous, a pu provoquer cette réaction agressive, de ne pas renoncer à ce qui fonde positivement sa personnalité. Tendre l’autre joue, aujourd’hui, n’est rien d’autre que de continuer à vivre selon nos valeurs de tolérance, de partage, de respect de l’autre, d’écoute, au nom de ce qui fait notre commune appartenance à l’humanité, par-delà nos différences, nos divergences.

Sylvain Kerspern, Melun, 19 novembre 2015

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